Le Fond des Choses : Outils, Œuvres et Procédures

Avec Baptiste Amann, Solal Bouloudnine, Andreas Catjar, Lyn Thibault, Olivier Veillon
Mise en scène Mathieu Besset et Victor Lenoble
Création lumière et régie générale Jean-Gabriel Valot
Conception du cube Pierre Leblanc

Production L’OUTIL
Co-production T2G, CDN de Gennevilliers avec l’aide de la Ville de Dijon, du Conseil Régional de Bourgogne, du Ministère de la Culture et de la Communication – DRAC Bourgogne et le soutien de l’Atheneum, Centre Culturel Universitaire de Dijon.
Administration, suivi de production et diffusion Grand Ensemble – Marie Roche

Bref, l’IRMAR s’interroge à nouveau sur une question de nature interrogative : Les choses, comment, pourquoi ?
Surtout, quel est leur fond ? Par où l’approcher, avec quels outils le sonder ? En revient-on ? Dans quel état ?

Traiter des choses c’est en fait parler d’un peu tout : les choses qui nous arrivent, les objets avec lesquels on fait, les notions qu’on charrie. Tout ce qu’il est possible de nommer Chose. C’est de cela qu’on parle.

Nous retenons du théâtre qu’il est le chef-lieu de l’illusion. Par tous les moyens, (par-dessus les montagnes et les océans, contre les vents et les funestes marées), nous tentons de retourner ce principe d’illusion contre lui-même afin que ne se passe que ce qu’il se passe. Parce que nous pensons que le plateau est un lieu de silence et de vide à investir et traverser. Il faut donc s’appuyer sur des bases solides; justement il faut les chercher, avec l’impartialité d’un scientifique à l’étude (au boulot). Au fond des choses. Puis s’en mêler. Y puiser une langue, des sons et des actions dont le caractère relatif a une incidence sur la vie, sur le cours des événements.

Comme à l’habitude, l’IRMAR se prémunira de la narration par l’exploration d’une réalité fictive, de la musique par la mise à l’épreuve du son, du discours par un doute cartésien et bourguignon au sujet de son à-propos.

Fondamentalement, l’IRMAR va créer un nouveau spectacle afin de jouer, comme avec les précédents, le jeu de la fin, de la table rase et du non retour. Avec l’objectif que cela puisse une nouvelle fois créer de la vie, maintenir la tension et les dynamiques, sauver le monde.

Un cube noir opaque, suffisamment vaste pour y stocker du matériel et y accueillir les acteurs, occupera une bonne partie de l’espace du plateau. Il sera le fond des choses, un lieu d’importation, d’exportation, d’exhortation, de recherches, un refuge pour le mensonge, un hospice pour la vérité. Ce cube nous engagera à travailler sur l’invisible, à recéler le spectacle, à l’enfouir dans l’inconnu. A faire des tours de magie, des non-tours de magie, des réunions sur les tours de magie non-faits, ainsi que des bilans réguliers sur l’avancée des réunions.

Cette boite noire fonctionnera comme celle du théâtre, celle des avions. Ce sera le bureau mathématique central du placard du centre d’art contemporain: son oeuvre. Un cachot pour les vilains: leur goulag. Bref une coulisse, une loge, un pôle d’emploi.

Autour, à vue sur le plateau, nous n’aurons d’autre choix que de créer les conditions propres à l’interdépendance entre le spectacle caché et les appareils censés le régir.

Appareils administratifs, structurels, sensibles, techniques. Outils, oeuvres et procédures seront le pendant visible du mystère spectaculaire, sa transparence aventureuse.

Quatre acteurs en auront la charge, ainsi qu’un compositeur suédois dont la capacité à ne pas arriver à prononcer le français nous autorisera à quelques jeux sur le fond de notre langue.

Un travail de mise en abîme, jamais loin, viendra ponctuer et enrayer les agissements de tout ce beau monde afin que s’expriment certaines des tendances les plus lourdes qui nous poussent au rire et à la festivité.

Un spectacle caché dont la raison d’être soit visible.

Par cette tension nous chercherons à nourrir un objet théâtral qui se contamine lui même, se dissolvant dans le même temps que s’affiche son ébullition.


Elles ne mènent à rien mais explorent tout : les recherches de l’IRMAR nous posent au coeur des choses, là où objets, sons, figures nous inquiètent de leur présence… ou de leur absence, toujours au bord d’un vide qui ferait trembler ensemble Marcel Duchamp et Samuel Beckett.

………ce qui serait peut-être une manière de parler de l’Institut de Recherche Menant à Rien, dont le nom fait comme un programme, ou plutôt un non-programme. Sous le haut patronage de John Cage ou de Malevitch, l’IRMAR aime la compagnie du rien et s’acharne à le représenter. Mais l’IRMAR n’est pas le rien, et quoique toujours au bord du non-spectacle, ils luttent aussi contre lui, au point que l’horizon s’inverse et devient en dernière instance l’utopie d’une présence, celle des choses mêmes. Cela commence toujours de la même manière : dans le noir méditatif et silencieux s’installe justement le « rien », avant de devenir, dans notre perception nettoyée, la surface et le temps d’accueil de « quelque chose ». Alors des objets, des êtres, des sons, des voix peuvent commencer à s’installer, durer, nous regarder, attendre, s’absenter à nouveau. Un cube noir occupe le plateau et réfléchit sa présence de… cube noir. Un objet est un objet. Un son est un son. A la manière de Gertrude Stein, on pourrait sortir d’un spectacle de l’IRMAR en disant : « une table est une table est une table… » à force que les objets et les corps, radicalement présents (ou radicalement absents), finissent par être les outils de leur propre investigation : enquête menée en direct sur le vrai fond des choses, et qui se bouclerait en une infernale et ironique tautologie. Alors, à force de frayer avec la matière, à force que notre perception soudain inquiète y soit mise à l’épreuve, il y a quelque chose qui s’approche de l’installation, dispositif presque plastique où l’insondable secret des choses abîme notre conscience, hésitant de quel rire se protéger.

Tanguy VIEL



+ sur le blog de l’IRMAR ici

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Presse

Il est aussi difficile d’écrire sur un « spectacle » de l’Institut des Recherches Menant à Rien, que de s’imaginer faire une promenade dans un tableau de Malévitch. Ou non, c’est comme si les éléments des tableaux de Kandinsky se mettaient à danser devant vous en parlant français avec un fort accent suédois… Essayons de montrer que non, ce spectacle n’est pas « n’importe quoi », c’est rien. Mais ce n’est pas rien non plus, c’est du rien. C’est quoi (?).

En orbite.
Le noir, bruyant et fascinant. Et puis soudain, la lumière. Le plateau s’offre quasi nu, coulisses et artifices à vue, et finit par ne plus vraiment ressembler à une scène. Au centre : le fond des choses en forme de cube noir dans et par lequel les acteurs/créateurs/techniciens évoluent pour présenter ce qui se passe autour, dans la forme des choses. Entre lignes épurés des formes et géométriques et difformité des moutons-plastiques en mouvement : il y a de tout. Un Big Bang sans le big et le bang : un espace incontrôlable sans effusion ni explosion. L’espace d’une recherche, comme le disent les membres du collectif IRMAR, « le pendant visible du mystère spectaculaire ; sa transparence aventureuse. » Le fond des choses est une aventure qui ne va nulle part, presque silencieuse et épurée. C’est une recherche, qui avance, qui traverse, qui se corrige, qui bégaie. Mais une recherche sur quoi me direz-vous ? Comme le nom du collectif l’indique : sur rien, et donc sur plein de choses. Sur tout. IRMAR tourne autour des choses, pour bien montrer que tout ne tourne pas rond. S’inscrivant dans une incertitude permanente, il n’y a plus le fond et la forme, la surface et la profondeur… Il y a l’entre deux, quelque chose de perdu, d’insaisissable et de secret, qui crée une ouverture de l’intime. Ce collectif pose les choses en elles-mêmes, comme elles viennent, comme elles arrivent, comme elles repartent… Et surtout, à l’image du premier mouvement effectué par un comédien, qui sort de la boîte noire pour poser deux objets en métal et repartir à jardin, pour finalement revenir par la même boîte noire et refaire le même parcours pour reprendre ses deux morceaux de fer : IRMAR vient poser les choses devant nous.

Rire du tout.
Le spectateur est l’inconnu de l’équation que pose IRMAR, sans en être exclu. Bien au contraire. C’est un véritable défi que pose ce collectif : faire partager au spectateur la mise à l’épreuve de tout, et donc du théâtre. Le spectateur n’a plus à chercher le fond, qui est matérialisé et utilisé devant lui, il doit se perdre dans la forme et les formes qui l’entourent. Ainsi, une nouvelle perception prend place en lui : à la surface mouvante des objets mais au cœur même de sa conscience. IRMAR nous projette dans un voyage à la destination inconnue au cœur duquel nous sommes notre propre et unique interprète. C’est un voyage autour du vide, dans toutes ses formes, qui crée chez le spectateur ce rire étrange et nerveux, qui traduit une mise en danger de sa conscience même des choses. Mais ce rire est multiple, et ainsi profondément jubilatoire. A mi-chemin entre celui créé par les pièces de Beckett ou de Ionesco et de l’incongruité d’un Jacques Tati/Monty Pythons, il est à la fois traducteur d’un ridicule assumé par les acteurs qui désacralise et humanise le tout ; réaction de leur imagination débordante qui prend des formes improbables ; et conséquences heureuses d’une caricature incertaine des « tendances » théâtrales et artistiques… Tout cela avec humilité.

Objet Théâtral Non Identifié.
Le Fond des choses est une proposition entre performance, installation et spectacle. C’est une chose en marche : un processus de création déjà créée sur une anti-création. Riche d’images scéniques esquissés, de matières, et de formes expérimentées sur le plateau, le projet d’IRMAR est une véritable proposition, qui retourne le spectaculaire d’un spectacle pour le rendre « rien en mouvement ». Ce qui est loin d’être vide : croyez en le public qui oscille entre rire nerveux et soupirs de découverte ! En déjouant rythmes, paroles, espace, modalités de représentation et mille autres choses encore, IRMAR crée un spectacle que l’on aurait pu tout aussi bien voir en apesanteur, tant la sensation et l’état dans lequel il nous plonge nous sont étrangers. Ils déjouent tout, en revenant au rien, aux choses qui sont bien là, pour observer leur course, leurs mouvements dans une incertitude vertigineuse, sans leur ôter leur caractère magique, surprenant, fascinant : Se laisser porter par l’insaisissable attraction et sourire de ce qui nous échappe. Être spectateur de la création.

Flavie Bitaud
Le souffleur.net
Avril 2012.


Il serait fou d’écrire plus de quelques paragraphes sur cet opus des IRMAR – l’Institut des Recherches Menant à Rien. Je vais tenter l’épure. En mai 2010, ce collectif avait présenté Du caractère relatif des choses au TJCC du T2G. Je n’avais pas… Quelque chose était passé mais… bref. Des humeurs. Quand même, j’avais aimé : ces artistes ne venaient pas du théâtre, voire de nulle part, ils étaient ailleurs, même s’ils avaient une pâte très plasticienne, même s’ils sentaient la culture art contemporain. Ça ne suffisait pas pour me révolutionner mais ça m’accrocha.
Pascal Rambert leur a donné une chambre d’échos royale : un plateau et des temps des répétitions, plus les moyens qui vont avec. Ce ne sont pas des matérialistes. Des moyens ils n’ont pas versé dans la dépense. Ce serait d’ailleurs un contresens pour eux. En vérité, ce sont à la base des gens qui font des performances dans des lieux pas vraiment de théâtre, pour faire vibrer leur rapport au non sens qui glace le monde comme un gros gâteau.
Certains pourraient dire, C’est du vide. A quoi je répondrais que les IRMAR ne mentent pas, c’est leur projet, Institut de Recherches Menant à Rien. C’est dit. Oui mais quand même. J’ai envie de manger.
Au début, on ne comprend rien. C’est l’Obscur. Un acteur qui est en fait (j’apprends ça après) un compositeur d’origine suédoise incapable d’articuler un mot en français répète son texte qui lui est soufflé par un casque à écouteurs… Son gromelo est imbuvable, j’entends “monde”, “cube”, “l’amour”, “théâtre” entre des borborygmes déstabilisants – de la bouillie pour chat. En fait, je me trompe, le début ce n’est pas lui, c’est le tout noir, et il y a des bruits, ceux des mouvements de la machinerie du plateau, c’est beau c’est tout l’amour de ce lieu-là qui grince et gémit mais qui est privé de lumière. Puis on devine, tout est comme ça par la suite. On a l’impression d’être bouchés ou trop intelligents : on est face au monde en fait. Mais quand même, on voit : c’est bien du théâtre même si à l’acide citrique. On voit des interprètes qui traversent le plateau comme n’importe quelle esplanade. Enorme, plus d’un metteur en scène donnerait sa chemise pour avoir des acteurs aussi simples. D’où tiennent-ils leur indifférence aux centaines de regards avides qui les suivent, d’autant plus avides qu’il n’y a quasiment qu’eux à suivre des yeux ? Ah le détachement… Ce sont des gens qui ont trop lu John Cage (qui est autant auteur que compositeur… ) La sagesse, c’est cash.
Pas de texte. Des mots, des phrases, oui, mais peut-être improvisées, le plus humiliant pour tout ce qui boit le sang du théâtre d’autant plus que ce n’est jamais habité au sens de l’être bouleversé par ce qu’il vit d’impérissable. C’est en tout cas pauvre pour le contenu…
Et puis ce moment où ça hurle. Ces jeunes gens qui ont l’air si détachés, soudain hurlent, hurlent comme des bêtes. Micro, dispositifs pour déformer le hurlement, qu’importe, le hurlement est là. L’un porte comme masque une sorte de tuyau orange à oreilles… Impossible de ne pas imaginer un énorme bon chien ou un cerf mystique, lâchez les chiens de l’imaginaire, c’est bon, n’importe quelle grosse bête à oreilles marchera… Donc on était dans le rien et on tombe dans l’imaginaire le plus débridé…. Un grand classique, là, la bête derrière l’homme. Sauf que l’un n’hurle qu’avec sa gorge et avec ça, impossible de tricher, de faire semblant.. C’est pour de vrai. Et pour un peu, je le ferais aussi. Oui, il n’y a plus que ça à faire. Et la tête à tuyau orange fait hurler toutes nos puissances imaginaires maltraitées, niées, écrabouillées par le réalisme obsessionnel de notre temps… Même ce commentaire est obscène. Faut juste gueuler pour être juste en fait actuellement.
Que dire contre ou avec ou à côté de ce monde que nous connaissons, en effet ? Pour qui ne se contente pas d’étouffer.
Travaillant au bord de l’horreur, y compris celle de n’avoir rien à dire, les IRMAR se mesurent à ça. Au rien à en dire, de ce monde, ce bordel.
Ils occupent un plateau – et quel plateau…. – mais pour suggérer que nous y sommes tous, dans ces recherches qui ne mènent à rien… C’est le plus agaçant, même si nous le savons bien au fond de nous, c’est le fond des choses, nous avons perdu.. Nous voudrions croire que. Enfin, elles ne mènent pas à rien : elles mènent au moins à un amour de l’espace, et à un soucis de la présence à autrui. J’écoute. On peut mourir en beauté, sans rien lâcher.
Quel est cet instant entre la non parole qui fermente et la prise de parole, toujours insurrectionnelle à la naissance et plan-plan dans son déroulé ? Personne ne tient parole.
Ce cube blanc qui au départ joue à l’escargot (enfin il ne ressemble en rien à çà, c’est la voix qui en sort qui se compare au gastéropode), avec ce truc tellement facile de dessiner un cube sur sa surface – c’est la seule fille du groupe qui a là une énorme action là mais il est bien son dessin, il fait bien penser au schmilbick de la représentation qui rend le théâtre vital – et qui se renverse à la fin en une petite chambre intime avec l’individu qui lit, et qui fait n’importe quoi même quand les lumières s’éteignent pour rester dans sa lecture comme je ne sais plus quel Romain célèbre (Pline, je crois) qui continua avec l’éruption du Vésuve de lire…. A l’endroit, c’est clean high tech ; à l’envers, grunge : il y a un appareil enregistreur à bandes magnétiques un peu décalé en 2012, des bricolages nets, des lunettes, des individus hors de toutes sphères.
C’est clair aussi, et là, c’est du théâtre : il y a une fable qui débarque avec des lapins ou des moutons noirs – en fait des merdes empaquetées dans des sachets plastiques noirs qui bougent comme des lapins mécaniques sur le plateau…. L’horreur… Dans la fable, un magicien hypnotise son monde. Tout est dit. 5 minutes et des petits machins noirs téléguidés ou je ne sais quoi tressautant genre lapin duracell cachés.
C’est comme ça. Que pouvons-nous dire depuis les plateaux face aux monde ? Pleurer ? Hurler ? (dans la rue, nous serions directement internés en HP). Nous battre comme des chiens ? Qu’est-ce qui nous hypnotise ? Le pouvoir ? ou nous hallucine et nous empêche d’accéder à la matérialité des choses et à la réalité du rapport à l’autre ? C’est quoi cet air pourri qui nous rend si méchants au fond, tout au fond ? Le fond des choses, c’était le titre, et à un moment il y a quelques pensées humoristiques sur la gentillesse…. Toujours cette contradiction d’une grande maîtrise technique avec la semblance d’une liberté sur le plateau. hpp là. Pour toute information supplémentaire sur ces vivants singuliers, consulter ce site relativement pauvre. IRMAR . Pour ce qui est de manger, je crains qu’en vérité la famine soit générale… C’est ce qui nous réunit, et nous fait tellement bouffer, du vide, toujours… En attendant, plus que quelques paragraphes m’ont traversé !

Mari Mai Corbel
avril 2012


Épuiser les entrées : une tentation postdramatique ?
Réflexions à partir de L’Effet de Serge (Philippe Quesne) et du Fond des choses : outils, œuvres et procédures (IRMAR)
http://agon.ens-lyon.fr/index.php?id=2347
Julie Sermon